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Le pouvoir d'achat baisse-t-il ?



Question de : Franck, 43 ans, kinésithérapeute : "Le pouvoir d'achat baisse-t-il ?".

Réponse de : Alexis, 19 ans, étudiant.



Selon l’INSEE, le pouvoir d’achat global a été multiplié par cinq entre 1960 et 2018. Ce chiffre se trouve également dans l’introduction de Le Capital au XXIème siècle de Thomas Piketty, normalien et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.



Toutefois cette affirmation, bien que juste, ne correspond pas au ressenti des Français car elle ne prend pas en compte, d’une part, l’environnement démographique de la France et d’autre part, la réduction de certaines charges au sein des budgets des ménages comme lors d'une cohabitation où les frais de logement diminuent (hypothèse d’une famille par exemple).



1- Le pouvoir d'achat par unité de consommation

L’INSEE a donc développé un pouvoir d’achat par unité de consommation (UC). La première personne d'un ménage vaut 1UC puis les personnes ayant plus de 14 ans valent 0,5UC et les personnes ayant moins de 14 ans valent 0,3UC. L’intérêt de cette méthode de calcul est que les besoins de consommation (qui correspondent aux unités de consommation) ne varient pas de la façon suivante : 1 personne = 1 UC pour chacune des personnes du ménage. En effet, si les besoins du ménage augmentent au fur et à mesure du nombre d’individus au sein du ménage, ils n’augmentent pas dans les mêmes proportions.


Exemple : une personne gagne 2000€ et vit seul dans un appartement qui coûte 800€ par mois. On en déduit que cette personne a un besoin en logement de 800€. Or si cette personne a une fille de 10 ans qui vient habiter dans le même appartement, celle-ci ne paiera pas de loyer puisque son parents le fait déjà. On en déduit donc que la petite fille a un besoin de logement de 0€. Ainsi la petite fille a des besoins de consommation moindre que son parents et donc il est logique que des points différents soient attribués en fonction de ces réalités économiques.


Ce système de pondération permet donc de « comparer les niveaux de vie de ménages de tailles ou de compositions différentes ». (Source INSEE).

En prenant ces réalités économiques en compte l’INSEE trouve, entre 1960 et 2018, une multiplication par 3 de ce pouvoir d’achat dit « par unité de consommation ».

2- Le pouvoir d'achat arbitrable

De plus, dans le même objectif qui est de se rapprocher des réalités économiques des ménages, l’INSEE a décidé de calculer le pouvoir d’achat arbitrable. En effet il était souvent affirmé que le pouvoir d’achat ne faisait que baisser car la part des dépenses-pré-engagées (notamment le loyer) ne faisait que croitre. On peut prendre l’exemple du loyer, de l’abonnement téléphonique, des services financiers…


Dans cette hypothèse il s’agit donc de déduire du pouvoir d'achat les dépenses pré-engagées qui sont toutes les dépenses que l’on ne peut pas négocier à court terme. En faisant cela, l'INSEE ne considère plus ces dépenses comme des dépenses effectuées à partir du pouvoir d'achat mais les considère comme des charges.


Ainsi en ne gardant que le pouvoir d’achat arbitrable, l’INSEE se rapproche du pouvoir d’achat ressenti par les ménages soit celui qui est entièrement consacré aux loisirs, de manière générale. On s’aperçoit ici qu’en utilisant cette méthode, le pouvoir d’achat arbitrable a été multiplié par 2,5, toujours entre 1960 et 2018. Cela signifie que, même avec l’accroissement notable des dépenses pré-engagées comme le loyer, le pouvoir d’achat des ménages n’a fait qu’augmenter en moyenne.


Toutefois, selon le ressenti d’une part significative des ménages, la capacité du pouvoir d’achat à satisfaire les besoins ne fait que diminuer… Pourquoi ?


4 facteurs clés pour comprendre ce ressenti :


1- La sous-estimation du logement. L’achat d’un logement est considéré comme un investissement immobilier et n’est donc pas pris en considération au sein de l’indice des prix – indispensable au calcul du pouvoir d’achat. Ainsi les dépenses de logement représente, pour l’INSEE, 6% du panier des Français ce qui est loin d’être le cas (22% en moyenne).


2- L’effet qualité. A prix constants, si la qualité d’un bien augmente alors l’INSEE considère que cela revient à baisser le prix du bien. En effet si un bien est d’une meilleure qualité alors il devrait être plus cher or la constance de son prix nominal revient, implicitement, à une baisse de son prix réel. Ainsi puisque cet effet fait baisser les prix il fait aussi, par conséquent, augmenter le pouvoir d’achat. Cet effet est plutôt intéressant socialement car il porte un regard critique sur la façon de consommer des ménages. En effet il est à noter que les ménages s’intéressent plus au prix qu’à la qualité des produits car si les ménages étaient plus concernés par la qualité des biens qu’ils consomment ils s’apercevraient que leur pouvoir d’achat augmente vis-à-vis de la qualité qu’ils peuvent se payer et qu’ils n’auraient peut-être pas pu se payer auparavant.


3- Augmentation de la part des pré-engagées. Cette part ne fait qu’augmenter dans le budget des ménages. Ainsi les ménages ont le sentiment, à juste titre, de toujours dépenser plus d’argent dans ces domaines souvent contraints (on parle d’ailleurs aussi de « dépenses contraintes ») et ont donc le sentiment de perdre du pouvoir d’achat, à tort. En effet si la part (en %) de ces dépenses augmentent constamment – et atteignent aujourd’hui 30% - elle ne justifie en rien la baisse du pouvoir d’achat dit « arbitrable » qui correspond, comme vu plus haut, au pouvoir d’achat déduit des dépenses pré-engagées (ou contraintes) soit le pouvoir d’achat ressenti. Le fait que le pouvoir d’achat arbitrable ne cesse d’augmenter est lié d’une part à l’inflation constante et assez basse en France et d’autre par à la hausse constante des salaires.

Exemple : une personne touche 1000€ et dépense 20% de son salaire (soit 200€) dans un logement alors il lui reste 800€ de pouvoir d’achat arbitrable. Or une personne qui gagne 1500€ et qui dépense 30% de son salaire (soit 450€) dans un logement alors il lui reste 1050€ de pouvoir d’achat arbitrable. Ainsi le sentiment de payer plus de dépenses contraintes est bien fondé car il est une réalité tandis que celui de la baisse du pouvoir d’achat ressenti (ou arbitrable) est erroné.


4- Le facteur psychologique. Ce facteur joue sur 4 points. Les deux premiers points correspondent d’une part au passage à l’euro et d’autre part à la crise de 2008.


En effet le passage à l’euro a entrainé une vague de rumeurs (baisse du pouvoir d’achat, inflation démesurée…) qui continuent de hanter la mémoire économique des ménages.


Pour ce qui est de la crise de 2008, en plus de marquer les esprits pour différentes raisons, elle a surtout entrainé une quasi-stagnation des salaires. Or cette quasi-stagnation est directement liée, dans l’esprit des agents, à une stagnation – voire une baisse – de leur pouvoir d’achat ce qui est faux (une stagnation des salaires qui intervient en même temps qu’une stagnation de l’inflation ne change rien à l’évolution du pouvoir d’achat par exemple).


Le troisième point tient dans le ressenti des individus vis-à-vis des variations de prix. Un individu va s’attacher bien plus nettement à une montée des prix plutôt qu’à une baisse, d’autant plus que les variations de prix concernent les prix du quotidien (essence, nourriture…). Ainsi, les agents ayant en tête une stagnation des salaires, la prise en compte quasi-exclusive et systématique de la montée des prix entraine, pour eux, une baisse du pouvoir d’achat.


Enfin le dernier point psychologique lié à ce ressenti négatif du pouvoir d’achat est la profusion de loisirs au sein de notre société. En effet plus les loisirs sont divers et plus il devient difficile d'en combler l'intégralité. Ainsi la part de réalisation de loisirs diminue au fur et à mesure que le nombre de loisirs augmente (sauf pour les très riches) et donc la frustration augmente. Même si les ménages ont plus d’argent qu'avant pour les dépenses de loisir (pouvoir d’achat arbitrable) ils en profitent moins.


Ce phénomène est aussi lié à un effet de comparaison assez visible qui consiste, pour un ménage, à comparer son pouvoir d'achat à celui d'un autre ménage. La comparaison étant faite, le plus souvent, avec un ménage plus riche, la frustration - voire la jalousie - des agents les uns envers les autres devient alors quasiment inévitable...


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