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Les deepfakes menacent-elles nos démocraties ?


Detour de Jati Putra



Question de : Camille, 38 ans, fleuriste : "Les fake news et deepfakes sont-ils des menaces pour nos démocraties ?".

Réponse de : Alexis, 19 ans, étudiant.



Il existe de nombreuses photos fausses connues dans l'histoire utilisées pour défendre un point de vue spécifique ou pour en attaquer un autre, pour discréditer une personne politique ou encore simplement pour "faire une blague à ses amis". C'est d'ailleurs ce dernier cas pour cette image falsifiée représentant un touriste posant sur l'une des tours jumelles quelques secondes avant l'attentat du 11 septembre 2001.




Mais si le truquage des images est connu et répandu, le truquage des vidéos l’est moins, surtout lorsqu'il est utilisé à des fins politiques et/ou médiatiques. 

Ainsi, Agorart’ s’est penché sur les deepfakes, ces vidéos falsifiées mettant en scène des personnes célèbres pour leur faire dire/faire à peu près tout et n’importe quoi.


Un Deepfake est précisément « une vidéo ou un enregistrement audio produit ou altéré grâce à l’intelligence artificielle » (Le Big Data). Le mot « deepfake » vient de la contraction de « deep learning » et « fake ».

Le deep learning étant « un type d’intelligence artificielle capable d’apprendre par lui-même en s’appuyant sur un réseau de neurones artificiels s’inspirant du cerveau humain » (Futura Tech).


Les deepfakes peuvent donc mettre n’importe qui dans n’importe quelle situation - même si le plus souvent ce sont les personnes publiques qui sont visées.  


En voici une illustration où l’on peut voir Tom Cruise dans le rôle de T-800 (Terminator) à la place d’Arnold Schwarzenegger :




Plutôt amusant n’est-ce pas ? Quand les deepfakes sont utilisés à cet escient, oui. Mais selon Deeptrace 96% de ces vidéos factices sont utilisées pour remplacer le visage d’actrices du X par des visages de femmes célèbres comme Taylor Swift ou Scarlett Johansson. De plus l’augmentation du nombre de ces truquages serait de 84% en un peu plus d’un an passant de près de 8000 à plus de 14 500 sur le net.


En avril 2018 BuzzFeed a créé un deepfake beaucoup plus politique où l’on entend Barack Obama insulter Donald Trump de « dipshit » (« merde ») afin d’alerter sur la dangerosité de ces nouveaux fakes :





Mais pas (encore) de panique ! Il reste pour l'instant compliqué, pour le commun des mortels, de créer ces vidéos avec une bonne qualité et sans que les modifications ne soient repérables. De plus les deepfakes n’ont jamais eu d’impact profond dans la vie politique d’un Etat.


Toutefois il est question dans cet article de réfléchir sur les conséquences d’une amélioration et surtout d'une démocratisation des techniques de création des deepfakes.


Au regard de l’évolution des technologies, il est évident que d’ici deux ans il suffira de peu de matériels et de connaissances techniques pour fabriquer des truquages indiscernables à l'œil nu.


Quel impact sur notre société ?



« La menace devient réelle » (LCI), « La menace du deepfake prend de l’ampleur » (Le Figaro), « La menace du deepfake se précise (RFI). La relative paranoïa du web concernant les deepfakes est, selon Agorart’, à moitié justifiée.


Il est vrai qu’avec l’explosion de ces vidéos truquées il sera encore plus compliqué de se fier à ce que l’on voit ou ce que l’on entend sur internet. Malgré cela, les deepfakes ne feront qu’accélérer un processus de défiance politique et médiatique déjà existant. Processus qui fût déjà renforcé par les célèbres fake news et les titres d’actualité trompeurs.


Comme l’explique The Conversation France l’histoire de la désinformation est ancienne et fournie et ne commence en aucun cas en 2016, lors de l’élection présidentielle américaine. Malgré tout, avec 7,5 millions de tweets renvoyant vers de fausses informations - un record - c’est bien lors de cet événement que les fake news sont devenues un sujet d’analyse politique et juridique.


Concernant la défiance politique et médiatique, celle-ci est largement illustrée dans les analyses du centre de recherche politique de Sciences Po (CEVIPOF) intitulées « baromètre de la confiance politique ».

On peut y constater que les français sont bien de plus en plus méfiants vis-à-vis des politiques et des médias. Quelques chiffres :


  • Seule l'institution du conseil municipal est encore une légère source de confiance pour les français avec une confiance accordée par 53% de la population. C'est la seule institution - aussi bien nationale qu'internationale - à dépasser les 50%.


  • 70% de la population affirme que la démocratie ne fonctionne « pas très bien ».


  • 9% seulement ont confiance dans les partis politiques ; 23% dans les médias ; 27% les syndicats.


  • 69% de la population ressent de la méfiance ou du dégoût pour la politique.


Ainsi les deepfakes vont avoir pour rôle d’accélérer la consomption du peu de confiance qu’il reste aux citoyens pour les institutions citées. Voici comment on pourrait conclure l’analyse de la situation à court terme. Pour autant il est possible que les deepfakes soient un mal pour un bien. Explications.


En effet la confiance ne peut pas disparaitre purement et simplement. La maxime de Lavoisier « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » étant applicable ici.



La confiance institutionnelle telle qu’elle est connue aujourd’hui pourrait disparaitre pour laisser place à de nouveaux systèmes laissant plus de place à la parole citoyenne.


En effet, toujours selon le CEVIPOF, 57% des français considèrent que la politique n’est pas une affaire de spécialistes, se sentant ainsi capables de s’y impliquer pleinement.


Des mouvements populaires se forment d’ailleurs concernant l’information et la politique. On peut citer Hoaxbuster, plateforme collaborative contre la désinformation ou encore Parlement et citoyen, site de collaboration entre les citoyens et les parlementaires pour la rédaction des lois.

De plus la Convention citoyenne pour le climat est un exemple parfait, non pas de la confiance qu’ont les citoyens pour la politique mais à l’inverse, la confiance qu’accorde la politique pour ses citoyens. Tandis que cette convention citoyenne est novatrice en France, elle pourrait être une porte d'entrée vers une société plus à l'écoute des idées populaires.


Il est enfin possible de rapprocher cette crise de confiance politique et médiatique au comportement des consommateurs français. Selon un sondage Ipsos de novembre 2019, « 82% des français privilégient désormais l’achat de produits d’origine française ». On observe donc un retour à la proximité des échanges, au local, exactement comme c’est le cas avec les mouvements cités précédemment.


De plus, si des applications de consommation comme Yuka se sont développées et ont obligé certaines enseignes à revoir leur offre, le phénomène est similaire concernant la désinformation.

Ainsi des sites comme Newsguard ou Les Décodeurs ont vu le jour afin de « lutter contre les fausses actualités, la mésinformation et la désinformation ».




Le deepfake est donc dangereux à court terme et se révèlera sans doute être une arme politique et médiatique au cours des échéances à venir. Mais en prenant du recul et en analysant les conséquences à plus long terme de ces joujous informatiques, il n’y a pas de quoi s’inquiéter, au contraire.


Le deepfake n’est pas une rupture en lui-même, simplement un hautparleur révélant à qui veut l’entendre les secrets d’une crise sociale profonde, celle de la confiance. Il pourrait même être l’étincelle qui fera basculer notre démocratie actuelle vers une démocratie plus citoyenne, plus logique et plus raisonnable… Bref. Plus démocratique.